Archive | mars, 2014

PORTRAIT D’ARTISTE : LES OURS DU SCORFF

 Au sujet des nouveautés

(Introduction que l’on peut passer si l’on sent qu’on ne va pas avoir le temps de lire toute la chronique)

Le groupe dont je vais parler aujourd’hui n’existe plus depuis plusieurs années. Ses productions sont heureusement encore disponibles – en particulier sur le site de Keltia musique (le producteur de tous les albums sauf du premier) mais aussi bien sûr dans les bibliothèques et sur le marché de l’occasion.

scorffL’attrait pour la nouveauté est un moteur essentiel de l’économie d’aujourd’hui. Notre société de consommation n’a que faire des productions d’hier, il lui faut du neuf en permanence. Le monde de la musique et en particulier l’industrie de disque est victime de cette malédiction – car s’en est une, indiscutablement ! La catégorie « jeune public » n’y échappe malheureusement pas plus que les autres.
Mais la nouveauté n’est en aucune façon un gage de qualité. Dans mes chroniques je ne tiens pas compte des dates de publication. Ne chroniquer que des nouveautés n’est bien entendu pas un problème en soi, c’est même la pratique générale. Mais qui, à part quelques spécialistes, peut prétendre à une parfaite connaissance des CD de musique pour enfants parus ne serait-ce que ces dix dernières années ? Aussi, si je chronique beaucoup de CD déjà un peu « vieux », ça n’est pas parce que je considère que les productions du moment sont moins bonnes que celles du passé mais c’est plutôt pour conjurer la malédiction que j’évoquais plus tôt et donner, modestement, un second souffle à des CD qui m’ont plu et que j’ai envie de faire découvrir. Souvent, le tempo actuel, qui veut qu’au bout de quelques mois un CD soit oublié au profit de ceux qui arrivent aujourd’hui, ne leur permet pas de rencontrer une audience aussi large qu’ils mériteraient.

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Maintenant, la chronique pour de bon.

Au milieu des années 90, les chanteurs de musiques traditionnelles Gilbert Bourdin et Laurent Jouin se sont lancés avec bonheur dans la chanson pour enfants. Leur musique qui mêle les traditions bretonnes, cajuns et irlandaises est portée par d’excellents musiciens de la scène traditionnelle bretonne : Franch Landreau, Soïg Sibéril, Jacques Yves Réhault et quelques invités de marque. Autant le dire d’emblée : « ça joue comme il faut ». Pas de déballage d’instruments exotiques, pas de synthé non plus. Guitare, violon, banjo, mandoline, flûtes avec, ici ou là, une touche de bouzouki, un air d’accordéon, un soupçon de piano, contrebasse et percussions. Pas de démonstration de virtuosité non plus mais une musicalité toujours a propos au service des chansons et des arrangements efficaces et jamais chargés.

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A quelques exceptions près, tous les textes et toutes les musiques sont des compositions originales. Chantées avec une bonne pointe d’accent breton (de quelle partie exactement de la Bretagne, ça, je ne suis pas assez connaisseur pour le dire) les chansons donnent souvent envie de danser et de chanter. Il y a presque toujours, comme souvent dans les chansons (ici d’inspiration) traditionnelles, des phrases répétées et/ou un petit refrain facile à chanter. Les formes énumératives, toujours prisées par les enfants, ne sont pas rares.
Les textes, malicieux et gourmands de (jeux de) mots, sont bien écrits. Beaucoup d’histoires fantaisistes, des situations incongrues ou, au contraire, très quotidiennes, quelques berceuses, quelques danses. La poésie est plus souvent surréaliste que lyrique. Pas de polyphonie et d’arrangements compliqués mais des mélodies franches et limpides presque toutes inspirées par les chansons traditionnelles.
Bref, celtiques, populaires, fantaisistes et contagieux ces ours-là ont toute leur place dans la discothèque de vos enfants. Et ces petits airs, un brin lancinants parfois, trotteront aussi bien dans la tête des adultes que dans celle des enfants.

DISCOGRAPHIE

L’ensemble des CD est d’une remarquable homogénéité : une quinzaine de titre avec sur chaque album, ici ou là une pièce instrumentale ou une chanson traditionnelle – parfois en breton. Les musiciens (permanents et invités) sont fidèles et le son du groupe et les arrangements, sont, tout en étant assez variés, très cohérents. Un style se dégage. Mêmes les livrets ne varient pas, en gros : une photo du groupe, les textes des chansons, les crédits et toujours la même conception graphique de Bernard Collet.

1994 : Les ours du Scorff (Avidis/Naïve) Epuisé, donc pas facile à trouver !
1995 : La maison des bisous (Keltia musique)
1998 : Le grand bal (Keltia musique)
2000 : Le retour d’Oné (Keltia musique)
2002 : Le plus-mieux (compilation) (Keltia musique)
2005 : La bonne pêche (Keltia musique)

A quoi s’ajoute un livre « Le restaurant du verluisant »

LA DISCOTHEQUE IDEALE DE M. MANDARINE : Comptines du jardin d’Eden

Comptines du jardin d’Eden : 28 comptines juives

La collection « Comptines du Monde » de Didier Jeunesse (13 titres à ce jour) propose des livres-disques très bien illustrés et joliment réalisés avec des arrangements et une direction musicale de grande qualité. Comptines du jardin d’Eden est mon préféré.

Les chansons, toutes issues de la culture juive, sont chantées en arabe, araméen, hébreu, latino et yiddish. L’identité juive est magnifiquement plurielle, cet album en témoigne de façon on ne peut plus convaincante. Européen ou proche-oriental, traditionnel ou original, le répertoire a été collecté en région parisienne auprès des parents et des grands-parents porteur de la (des) culture(s) juive(s).

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Pour la musique, le feu d’artifice est tout aussi coloré : flamenco, raï, cordes tsiganes, oud, darbouka et you-you du Maghreb, berceuse yiddish et mélodie kletzmer, pas moins ! Paul Mindy et Christophe Hoarau semblent visiblement très inspirés par ces chansons, leurs arrangements sont tout simplement parfaits.
Mais la diversité des comptines du jardin d’Eden ne s’arrête pas là. Les émotions aussi sont à la fête. De la fantaisie la plus débridée aux heures noires du poignant destin des juifs pendant la seconde guerre mondiale, de la tendresse d’une berceuse apaisante aux jeux absurdes de l’enfance tout un monde se déploie au long de ces 28 plages.

Au bout du compte, au-delà des particularismes qu’immanquablement l’histoire et la géographie des peuples et des religions engendrent, c’est l’humanité toute entière qui chante ici. L’enfance, car c’est d’abord d’elle qu’il s’agit, nous suggère que les cultures sont secondes. Les berceuses, répertoire de l’enfance par excellence, illustre très bien ces affinités de l’enfance avec l’universalité de la destinée humaine. Celles, magnifiques, que l’on entend sur ce disque, toutes « typiques » qu’elles puissent être, nous en rappellent d’autres qui viennent des quatre coins du monde. C’est là, peut-être, la marque des grandes œuvres, elles jettent des ponts entre universel et particulier. L’histoire du peuple juif illustre parfaitement ces enjeux. La musique et l’enfance sont les briques et le ciment avec lequel ont bâti ces ponts – et surtout pas des murs.

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Le très beau livret, comme souvent dans cette collection, regorge d’informations passionnantes. Les textes des chansons (10 seulement dans la version CD) sont proposés en version bilingue avec, quand il y a lieu, une transcription dans l’alphabet d’origine (arabe et hébreu).

D’abord édité en 2005 en livre-disque, il est depuis 2009 disponible en CD.