Archive | février, 2014

La discothèque idéale de Mr Mandarine : Belle pomme d’or de Frédéric Paris

« Belle pomme d’or »
de Frédéric Paris
Petite alouette N°2

Précisions liminaires
que l’on peut passer si l’on sent qu’on ne va pas avoir le temps de lire toute la chronique

Steve Waring, Anne Sylvestre, Alain Gibert, nombre des musiciens de l’association Enfance et musique etc. La liste est longue des chanteurs pour enfants qui se sont intéressé aux musiques traditionnelles. La plupart des régions de France ont proposé sous une forme ou une autre un répertoire enfantin particulier issu des traditions populaires (voir par exemple la chronique  » Kalon ur vamm »). Sans parler des innombrables trésors qu’offrent les cultures du monde (voir la chronique « Chansons d’ailleurs »).
Les enfants ne se préoccupent guère de savoir si la chanson qu’ils écoutent est une authentique composition originale ou si elle est issue d’un répertoire traditionnel. Mais, à priori on serait tenté de penser qu’ils seront plus sensibles aux chansons contemporaines, plus proches peut-être de leur quotidien tant par les thèmes que par les musiques. Quoique l’on peut aussi bien imaginer au contraire que les chansons patrimoniales, patinées par le temps, offrent quelque chose « d’essentiel » qui transcende les générations et emporte l’adhésion de tous ou presque. Il me semble, à l’usage, que les deux propositions sont vraies. Et, une fois de plus, quand on en vient à questionner le goût des enfants et les critères qui régissent leurs prédilections, le terrain devient mouvant et les réponses incertaines. Ce qui est sûr c’est que l’étiquette « musique traditionnelle » (ou « folk », ou « folklore régional » etc.) ne doit pas être un critère restrictif. Elle ne doit pas conduire, par exemple, à penser qu’il s’agit d’une musique trop particulière réservée à des ateliers menés par des spécialistes ou à des natifs de la région représentée. Par exemple, « Belle pomme d’or », que je chronique aujourd’hui, bien que très « trad », emporte la plupart du temps la conviction de l’auditoire, adultes compris.
Je ne conclurai pas ce préambule sans préciser, c’est important, que ce label, « musique traditionnelle », n’est pas non plus un gage de qualité à priori. Les productions médiocres, voire absolument nulles ne manquent pas dans cette catégorie, comme dans les autres. Hélas.

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Maintenant, la chronique pour de bon

Frédéric Paris est un talentueux musicien bien connu des milieux « folk ». Multi-instrumentiste (accordéon diatonique et clarinette en tête, mais aussi tout un tas d’instruments à vent, à cordes ou à clavier), il chante aussi fort bien. Ambassadeur infatigable des musiques traditionnelles de sa région, il compose à ses heures de forts jolis airs à danser. Son intérêt pour le répertoire de l’enfance ne doit rien au hasard : il est instituteur adepte de la pédagogie Freinet.
Produit par le conseil général de la Nièvre, l’album propose 17 chansons traditionnelles collectées dans le Morvan et le Nivernais auxquelles s’ajoutent des formulettes, une comptine et un « appel ».

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Comme souvent avec les répertoires traditionnels, l’envie vient vite de chanter et les chansons s’y prêtent bien. Les mélodies, souvent magnifiques, s’apprennent facilement, il y a presque toujours un refrain à reprendre en chœur ou des phrases à répéter (façon « chanson à répondre »). Les textes et les formes sont très variées (virelangue, énumération, chanson à danser, formulette, etc.) et c’est avec plaisir que l’on découvre de nouvelles versions de chansons connues comme « L’alouette est sur la branche », « Les prisonniers de Nantes », « Nous la plumerons » (une version de « Alouette, gentille alouette »), « Gentil coqueliqui » (ici, une version en virelangue de « Gentil coquelicot »)
Le livret, passionnant, regorge d’informations : tous les textes bien sûr, mais aussi des commentaires sur les musiques et les usages des chansons, une bibliographie des sources et une description des instruments utilisés. Accordéon diatonique, clarinette, toutes sortes de flûtes, cornet à pistons, contrebasse, vielle à roue, cistre, cornemuse, harmonium, et, plus « exotiques »: le pinet (une clarinette rustique), la corne, les forces. A quoi s’ajoutent toutes sortes de sons: grelots, sabots, sifflets, tambours, pailles !
Sur les 6 adultes et les 5 enfants qui ont participé à l’enregistrement de ce disque, 7 portent le nom de Paris. Une affaire de famille donc.

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Le premier album de Frédéric Paris pour les enfants « Petite alouette » est devenu assez rare. Mais ça vaut la peine de le chercher (pensez aux bibliothèques bien sûr) il est aussi bon que « Belle pomme d’or » et tout à fait dans la même veine.
« Petite alouette » Amta 1996

A PROPOS DE : Nommer, classer définir

« Des enfants de ce monde ou bien de l’autre chantaient de ces rondes aux paroles absurdes et lyriques qui sont sans doute les restes des plus anciens monuments poétiques de l’humanité. »

Guillaume Apollinaire

Jeux de nourrices, formulettes, berceuses, chansons de portages et sauteuses, comptines, jeux de doigts, jeux de mains, chants de circonstances et rengaines, jeux dansés et premières rondes : c’est sous ces différentes rubriques qu’est classé le contenu (48 plages) du CD « Petit oiseau d’or » (une référence !) dirigé par Anne Bustaret(1). On peut détailler plus encore ou au contraire choisir des catégories plus larges et donc moins nombreuses. Quelque soit le mode de classification et les terminologies employées, il est toujours bon de s’interroger sur la forme et les intérêts spécifiques de chaque « chanson ». En l’absence de définitions officielles, chacun bricole les siennes en fonction de ses expériences et de ses centres d’intérêt. Par exemple, la définition que je donne des jeux de nourrices (jeux adressés à de très jeunes enfants, basés sur une formulette, une courte chanson, une petite histoire qui se pratiquent à deux, un adulte, un enfant ; les deux « joueurs » sont en contact physique) est liée à mon intérêt pour les aspects relationnels dans les activités d’éveil. Une approche historique ou une autre, centrée sur le développement sensori-moteur de l’enfant conduirait sans doute à des définitions bien différentes. Mais, il y a un temps pour la théorie, un autre pour l’action. En situation l’essentiel est de choisir judicieusement ce que l’on va proposer aux enfants sans trop se préoccuper de savoir sur le moment, s’il s’agit d’une « sauteuse de circonstance », d’une « formulette dansée » ou d’une « comptine-jeu de doigt » !

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 Je profite de ce point sur les terminologies pour définir le mot formulette. Bonne occasion aussi pour faire le point sur le sens du mot comptine.

 Dans le domaine de la littérature, le mot formulette désigne des petites phrases au caractère fonctionnel répétées dans les contes. Par exemple dans « Barbe-Bleue » – un des plus célèbres parmi les Contes de Ma Mère L’oye (1697) – l’échange entre les deux sœurs: « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? – Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie. » est un bon exemple. On peut citer encore le fameux « Tire la bobinette … » du Petit Chaperon Rouge.

Dans le cadre de ces chroniques, nous retiendrons plutôt cette autre définition proposée par Marc Soriano : « Chansons, jeux, rondes , devinettes, phrases-incantation tantôt rimées tantôt assonancées à la fois verbales et mimées et qui accompagnent l’enfant tout au long de son développement. Elles bercent ses premiers sommeils, rythment ses premiers gestes et les harmonisent en jeux, lui apprennent à inspecter et à reconnaître ses mains, ses doigts et diverses parties de son visage, le font rire quand il pleure ou lui suggèrent un rite rassurant quand il est inquiet ou nerveux. Il en existe pour toutes les circonstances de la vie, la faim et la soif, la colère et l’ennui et aussi pour le besoin de s’enivrer de mots lesquels ne sont pas pour autant de pures jongleries verbales, car une phrase apparemment sans aucun sens pour un adulte peut en avoir un pour un enfant et contenir des associations d’idées, des comparaisons des jugements négatifs, des prises de conscience qui contribuent à son développement. »

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Un mot à propos des comptines. Le terme est apparu dans les années 20 (2). Au sens strict, ce sont des formulettes de désignation ou d’élimination : un texte court scandé ou chanté avant le jeu pour désigner celui ou celle à qui sera dévolu un rôle particulier, « s’y coller » ou être « le chat » par exemple. « Am stram gram », « Une souris verte » en sont les représentantes les plus connues.

Le terme est aujourd’hui entendu dans un sens plus large, il désigne toujours un texte court, scandé ou chanté, souvent rimé ou assonancé à destination des jeunes enfants. Nos formulettes ainsi que les jeux dansés, les chansons à gestes, les jeux de doigts, etc. sont aujourd’hui souvent rangés dans cette catégorie vaste et mouvante. C’est en fait devenu un terme générique commode que l’on associe au répertoire des tout-petits.

 

Pour rédiger cette chronique, je me suis servi (comme tout le monde !) de plusieurs contributions de Marc Soriano publiées dans l’Encyclopédia Universalis.

La lecture de Rimes et comptines, d’Évelyne Resmond-Wens Erès 2008, sera également utile à qui veut approfondir sa connaissance du sujet.

 (1) : Petit oiseau d’or, Nathan, 1983, conception et direction d’Anne Bustaret

(2) : Dans le livre de Pierre Roy « Cents comptines » , 1926. L’auteur prétend qu’il doit le terme à un enfant dont il collectait le répertoire.